Quand le violoncelle quitte le fond de la scène
Au début du XVIIIe siècle, le violoncelle est encore largement associé à l’accompagnement et à la basse. Bach va lui confier tout autre chose : la scène entière.
Composées probablement à Köthen, en Allemagne, autour des années 1720, les Six Suites pour violoncelle seul font de l’instrument à la fois une basse, une voix mélodique et, par moments, presque plusieurs instruments à lui tout seul.
Bach joue avec notre oreille : quelques notes, un accord, une ligne interrompue puis reprise ailleurs suffisent à suggérer plusieurs voix. L’auditeur complète presque lui-même ce qui n’est pas joué.
Six Suites… mais pas six fois la même recette
Toutes commencent par un prélude, suivi de danses : allemande, courante, sarabande, gigue, auxquelles s’ajoutent selon les Suites menuets, bourrées ou gavottes.
La charpente est commune, mais chacune possède son caractère. Et dans les dernières, Bach pousse l’instrument très loin : pour la Cinquième, il demande de modifier l’accord de la corde la plus aiguë ; la Sixième, elle, a été conçue pour un instrument à cinq cordes. Bach avait décidément une façon bien à lui d’explorer les possibilités du violoncelle.
Où est passée la partition de Bach ?
Impossible d’ouvrir le manuscrit original : il a disparu.
Les Suites nous sont parvenues par plusieurs copies anciennes, notamment celle d’Anna Magdalena Bach, la seconde épouse du compositeur. Or ces sources ne sont pas toujours d’accord entre elles, en particulier sur les liaisons et les coups d’archet.
Le violoncelliste doit donc comparer, choisir, interpréter. Trois siècles plus tard, Bach ne lui a toujours pas laissé toutes les réponses.
Des « études » avant de devenir des chefs-d’œuvre
Autre surprise : les Suites n’ont pas toujours eu le prestige qu’elles ont aujourd’hui.
Lors de leur première édition, à Paris en 1824, elles paraissent sous le titre Six Sonates ou Études. Au XIXe siècle, les violoncellistes les connaissent et les travaillent beaucoup, mais elles restent surtout associées à l’apprentissage et sont encore rarement données intégralement en concert.
Et puis arrive un garçon de treize ans…
À Barcelone, le jeune Pablo Casals découvre les Six Suites chez un marchand de partitions d’occasion. Il a treize ans.
Il va les travailler pendant des années et contribuer largement à les faire entrer au répertoire de concert. Ses enregistrements réalisés entre 1936 et 1939 deviendront à leur tour historiques.
Depuis, elles sont devenues un passage presque incontournable pour les violoncellistes.
Le manuscrit de Bach, lui, reste introuvable. Et c’est peut-être aussi ce qui fait leur force : trois siècles plus tard, elles laissent encore à chaque interprète quelque chose à chercher!
